Printemps 2053 – Recréer le lien

Au printemps 2053, j’ai entrepris un voyage à vélo à travers la France, parcourant plus de 1000 km sur 6 semaines. Mon but était simple : rencontrer au hasard de mon chemin des inconnus et recueillir leurs histoires. Chacun de nous a des récits personnels qui révèlent bien plus qu’ils ne le laissent paraître. Ces histoires reflètent notre époque, nos territoires,  la complexité et la tendresse des relations humaines. À travers ce projet sur les routes de France, j’ai souhaité capter des témoignages de notre société. Voici l’un d’entre eux.

Pour en savoir plus sur le projet Printemps 2053


Adam
57 ans
Garde forestier
Rencontré le 10 juin 2053 au refuge d’En Beys, Ariège

Pour deux jours, j’ai décidé de poser mon vélo pour me mettre à la marche. Les montagnes sont magnifiques, ce serait dommage de ne pas les parcourir à pied. Je confie une partie de mes affaires et mon vélo à l’hôtel dans lequel j’ai passé la nuit précédente et commence ma marche vers le refuge d’En Beys où je compte passer la nuit. J’arrive en haut en fin d’après-midi, après plusieurs heures de marche. Je m’installe une table en extérieur près du refuge pour prendre une collation la vue sur la vallée. Je partage la table avec Adam, un garde forestier. Une discussion passionnante commence, elle se terminera tard dans la nuit.

 

Je suis garde forestier dans la réserve d’Orlu depuis 16 ans. Je n’ai pas toujours fait ça, avant j’étais mathématicien. J’ai soutenu une thèse à la faculté de Montpellier et j’ai enseigné pendant 12 ans dans cette  même faculté. […] Je ne sais pas si ça va vous parler, ma thèse portait sur les Équations différentielles stochastiques. […]
Je suis devenu garde forestier après la lecture de « Par delà nature et culture » de Philippe Descola, je ne sais pas si vous connaissez. […] De temps en temps il me prend des passions soudaines pour un sujet, ça peut être tout et n’importe quoi. Une fois, ça a été les piments. Je vous jure, je ne sais plus comment est venue cette obsession saugrenue, je me suis mis à lire plein de choses dessus, j’ai commencé à faire pousser tout un tas de piment sur mon balcon. Cela peut paraître con comme ça, mais quand on s’y intéresse un peu, c’est passionnant comme sujet. […] Cette fois-là je me suis pris de passion pour l’anthropologie. J’aimais voir le monde à travers de nouveaux regards. […] C’est fascinant et à la fois déroutant de prendre conscience à quel point beaucoup de choses qui nous semblaient universelles ne le sont pas. Par exemple, vous saviez qu’il existe une langue dans laquelle la notion de nombre n’existe pas. Elle s’appelle le Pirahã. Une langue parlée par une population d’Amazonie du même nom. Les usagers de cette langue peuvent distinguer s’il y a un peu, moyennement ou beaucoup de choses. Mais ils ne peuvent pas dire s’il y a un, deux ou quinze poissons par exemple. Dans leur quotidien, ils n’ont pas besoin de compter. Cette langue est fascinante, un des autres aspects absolument fous c’est que l’on ne peut ni conjuguer au passé, ni au futur. Vous imaginez bien que leur rapport au monde doit être totalement différent du nôtre. […]
À la lecture de Descola, j’ai pris conscience de la façon dont l’occident crée une séparation franche entre l’humanité et le reste du vivant, c’est-peut être le regard que nous avons porté sur le monde qui a favorisé notre rapport souvent utilitariste à l’encontre du vivant. C’est vrai que les choses ont beaucoup changé ces derniers temps, cependant il reste tout de même beaucoup à faire. […] C’est cette raison, ou en partie, qui m’a fait quitter mon poste à la fac pour me former en tant que garde forestier. […]
Vous avez vu le cadre de travail ? Je ne regrette absolument pas mon ancien métier. Et ce nouveau boulot a du sens, c’est ce qu’il me manquait vers la fin à l’université. […]
L’un des rôles du garde forestier est de recréer un lien avec le vivant non humain, faire connaître les territoires où la place de l’homme n’est pas centrale. Comme je l’ai évoqué, je travaille pour transformer le regard sur les territoires dont on dit encore fréquemment qu’ils sont “sauvages”. Ma mission est de changer le rapport distant que nous avons souvent avec le vivant. Il est nécessaire que dans le parc, chacun puisse s’imprégner de l’atmosphère, sentir et ressentir qu’ils font partie intégrante de celui-ci. Nous ne sommes pas extérieurs à ce monde, nous interagissons avec l’ensemble du vivant. […]
La langue est un système de représentation du monde, c’est pour cela que je n’aime pas utiliser le terme de nature. Quand on parle de nature, implicitement on l’oppose à ce qui est humain. Ce mot contribue à laisser croire que l’homme ne fait pas partie du reste du vivant, qu’il est à part. Ce rapport au vivant est en partie responsable de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. […] Dans mon vocabulaire, j’ai remplacé le terme de “nature” par le terme de “vivant non humain». L’expression n’est pas encore entrée dans le langage courant, mais elle se développe. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à avoir remplacé de mon vocabulaire le terme de nature, vous ne verrez plus ce mot dans aucune publication scientifique récente […]
Beaucoup de personnes ne connaissent pas ces milieux peu anthropisés, ils en ont parfois peur. Je dois faire en sorte que les populations se familiarisent avec ces espaces. […] En partenariat avec plusieurs institutions publiques, on organise des séjours dans la réserve, on accueille beaucoup de groupes scolaires. Pendant ces moments, on campe en forêt, on apprend à reconnaître les végétaux, à savoir où ils poussent, leurs rôles dans l’environnement, leur bienfait nutritionnel et médical ou au contraire leur danger quand ils en ont. Je montre comment pister les animaux aussi, on observe les traces qu’ils laissent, on fait de la rando et tout un tas d’autres choses. Lors de ces moments en forêt, c’est important que les participants ne soient pas seulement spectateurs de ce monde, il faut interagir avec lui. […] Par exemple, on communique avec les oiseaux et mammifères à l’aide d’appeaux. On cueille des baies ou des champignons quand il y en a,  il nous arrive parfois de pêcher. Quand ils doivent vider le poisson pour le repas, ça leur fait tout drôle. La majorité des jeunes que l’on accueille mangent du poisson, à ma connaissance, aucun d’entre eux avait déjà tué et préparé un poisson. Pourtant c’est une expérience importante, tuer un animal de ses mains change notre rapport à la consommation de viande, elle a plus de valeur, elle est mieux considérée. À la fin des repas, il ne reste jamais de poisson dans les assiettes. Ça devient  inconcevable de jeter. […] Évidemment, ils ne sont pas obligés de préparer le poisson ou même d’en manger. […] Si je demandais aux jeunes de marcher uniquement sur un sentier balisé en faisant en sorte de ne toucher à rien. Ils resteraient extérieurs à ce monde. Au contraire, je veux créer un lien. Je veux qu’ils touchent et qu’ils soient touchés par cet environnement. […] Le but ce n’est pas de faire n’importe quoi non plus, il y a des règles à respecter pour préserver l’équilibre du lieu. Ces séjours sont aussi l’occasion de sensibiliser aux bons gestes en forêt pour ne pas polluer ou trop impacter la faune et la flore. […] Ce qui me plaît particulièrement au cours des séjours scolaires dans le parc, c’est que, même s’ils sont courts, on voit l’évolution du rapport qu’ont les enfants avec ce territoire. La nuit sous tentes est assez angoissante pour les non-initiés, la faune fait beaucoup de bruits, c’est souvent déroutant la première fois. En comparaison, quelques jours après, la nuit passée en forêt est beaucoup plus sereine, la forêt n’est plus un territoire inconnu aux allures hostiles. En faisant découvrir ces territoires, le public s’y attache. La protection de l’environnement commence par cela. […]
Depuis que je fais ce métier, j’ai pu observer les impacts du changement climatique. Dans les montagnes, les étages des végétations remontent en altitude. Je ne sais pas si je suis bien claire. Par exemple, au début du siècle, les hêtres ne poussaient pas au-dessus de 1900 mètres d’altitude, maintenant on les retrouve bien au-delà de 2000 mètres, c’est pareil pour le reste de la végétation, sapin, bouleau, sorbier… Et la flore qui poussait auparavant dans les cimes disparaît. En vallée, les châtaigniers vont petit à petit être remplacés par des forêts d’Eucalyptus. Le changement climatique a complètement bouleversé les paysages, c’est assez déroutant. […]
La faune et la flore essayent de s’adapter tant bien que mal. Mais la rapidité du changement climatique fragilise tout le monde. Le Lézard d’Aurelio, une espèce endémique des Pyrénées a été classée comme espèce éteinte il y a deux ans.
La période la plus critique de l’année est évidemment l’été. La sécheresse cause de nombreux dégâts, il n’y a presque plus de zones humides, les amphibiens ont vu leur zone d’habitat disparaître au fil des ans. Si ça continue comme ça. Ils n’en ont plus pour longtemps, c’est malheureux. […]
Presque partout, la sécheresse fait mourir les forêts. Dans les Pyrénées orientales, ils manquent tellement d’eau que par endroit, ils sont même obligés d’installer des abreuvoirs pour les animaux sauvages. Il faut bien évidemment faire extrêmement attention aux incendies. On a tous en tête le terrible incendie du Mercantour dans les Alpes. Presque 10 000 hectares sont partis en fumée. On ne souhaite pas que cela se reproduise ailleurs. Cette tragédie a été un électrochoc, beaucoup de choses ont changé depuis, on a déployé beaucoup de moyens pour prévenir les risques d’incendie et leur propagation. C’est à cause de cet incendie que le bivouac est interdit une bonne partie de l’année. Maintenant, les randonneurs sont obligés de planter leur tente dans des zones restreintes prévues à cet effet ou de dormir en refuge.

 


 

Nature et culture

L’objectif premier des parcs naturels est de créer des espaces que l’on souhaite préserver de la main de l’Homme. Ces espaces symbolisent la séparation que nous faisons entre le « monde humain » et le « monde non humain ». Ils mettent en exergue la difficile cohabitation entre l’Homme et le reste du vivant. Sans ces espaces protégés, les milieux seraient fragilisés, voire détruits par l’activité humaine.
L’un des autres rôles majeurs des parcs naturels est de faire découvrir un monde dont nous nous sommes éloignés. Un monde où l’humanité n’est plus au centre, où le territoire n’est pas complètement transformé par l’homme, pour l’homme. Recréer un lien sensible avec le vivant non humain, faire preuve d’humilité face au monde auquel nous appartenons semble nécessaire. En retrouvant des attaches qui nous lie au monde non-humain nous pousse à le préserver. S’attacher à un territoire est le meilleur moyen de le protéger.
Même s’il reste encore beaucoup de chemin à faire, dans le monde occidental, le paradigme qui consiste à croire qu’il existe une distinction de nature physique et psychique entre le vivant humain et non humain est de plus en plus remis en question. La frontière entre l’Homme et le reste du vivant est beaucoup plus fine que ce que nos ancêtres ont pu penser (1). Ce changement de paradigme se traduit par une reconsidération du vivant. On peut observer ce changement au travers de la façon dont nous aménageons le territoire. Nous incluons de plus en plus le vivant : Développement de l’agroécologie, mise en place de diagnostique écologique des territoires, création d’espace de traverser animaux autoroute, réduction de l’éclairage public des petites villes la nuit pour éviter de perturber insectes, création de nichoirs ou de cabanes à insectes dans les parcs et jardins, les espaces verts sont moins tondus pour laisser plus de place à la biodiversité…

Des oliviers en Auvergne

Si le climat change, les paysages vont se transformer. Au fil du réchauffement climatique, la flore, pour continuer à se développer dans un climat qui lui est le plus favorable, va monter en latitude et dans les zones montagneuses, en altitude. Ainsi, les pins maritimes vont petit à petit remplacer les châtaigniers qui seront contraints de remonter vers des climats moins chaud et plus humide. Les cultures agricoles vont changer, la gastronomie aussi. L’Auvergne deviendra peut-être un territoire réputé pour ses olives.

Projection de l’évolution des climats concernant le scénario d’un réchauffement climatique moyen de +2 °C en 2050 et +2,7 °C en 2100 (RCP 4.5)

 

(1) Descola, P. (2005). Par delà nature et culture. Gallimard

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